févr.
17

Chronique n° 13 : Les 60 DésHollandes

  • Par charlibaron le
    (mis à jour le )

Récemment, un bon ami, qui se reconnaîtra s'il me lit encore, déplorait que les conversations politiques aient quasiment disparu des dîners en ville. La période actuelle ne semblerait rien changer à cette tendance. Je ne pense pas qu'il faille généraliser à ce point mais j'ai toutefois l'impression que pour beaucoup d'entre nous tout semble déjà joué et aucune idée nouvelle n'émergera plus de ce consensus mou dans lequel nous sommes plongés. Il est vrai que depuis plusieurs années on n'a de cesse de nous rabâcher que le XXI siècle se présente comme une ère de simple adaptation à un système installé pour mille ans. Il faudra nous y faire, voilà tout. Après que les Grandes Idéologies soient tombées dans les poubelles de l'histoire, les débats ne peuvent maintenant que tourner en rond pour revenir au même point indépassable. Alors, à quoi bon débattre ?


Bien sûr, je suis en complet désaccord avec cette vision et je m'en suis expliqué longuement au cours de l'interview que m'a accordée George Orwell dans deux de mes précédentes chroniques. Pour moi, le débat sur les alternatives possibles n'est pas clos. Il est simplement muselé par l'écrasante idéologie néolibérale. Je ne parle pas d'un musellement de type fasciste. On aurait beau jeu alors de me taxer de paranoïaque. Non, je parle d'un système tout aussi totalitaire mais qui utilise une autre méthode bien plus insidieuse. Cette méthode n'empêche nullement de lui opposer d'autres conceptions du monde. Elle rend simplement toute alternative inaudible.


La pensée unique n'avait été pour moi jusqu'alors qu'un terme sans trop de résonnance concrète et un peu trop galvaudé à mon goût. Mais depuis 2007-2008, je lui trouve une toute autre teinte. Car en trois quatre ans, j'entends de plus en plus difficilement le chant des idées nouvelles et ne perçois plus qu'un unique son de cloche. Le matraquage a été tel qu'il porte enfin ses fruits. Nos cerveaux ne sont même plus disponibles pour Coca Cola tant ils ont été lobotomisés. Même l'éditorialiste d'Alter Eco, Philippe Frémeaux, qu'on a connu plus inspiré, y va de son lamento « ... notre appareil productif est désormais façonné par la mondialisation ». Amen !


On voit combien sont considérables la force et la concentration des moyens de communication. Leurs effets sont maintenant très perceptibles. Pour vous en convaincre, allez voir le petit film un peu raté d'Halimi, « Les Nouveaux Chiens de Garde* ». Ce documentaire décrit malgré tout la puissance qu'exerce aujourd'hui le pouvoir économique et financier sur l'information, rendant tout débat de fond impossible, voire ridicule. Et si des Peyrefitte ne viennent plus présenter eux-mêmes le journal télévisé, c'est parce qu'ils n'ont plus besoin de se déranger. Ils savent qu'ils seront obéis. Les journalistes sont devenus leurs employés. N'en déplaise à Caroline FOUREST, nouvelle égérie de la Presse française.


Les fidèles toutous des Lagardère, Bouygues, Bolloré et consorts tirent au bout de leur chaîne (de télé ?) pour aboyer sur tous les tons que la crise économique est irrémédiable et qu'il est fini le temps des cerises. Dante trouvait son bonheur dans le « pré ». Maintenant c'est du « post » (de télé ?) que nous viennent tous les maux. Et il n'y a pas que les journalistes à hurler au loup. Rares sont ceux, ayant le pouvoir de s'exprimer avec une large audience, qui le font pour dénoncer une des plus grandes entreprises de mystification que l'on ait connues. Philosophes, économistes, scientifiques, artistes. Tous s'y mettent pour essayer de nous convaincre de sauver un système qui les a placés là où ils sont. Il est loin le temps des Sartre, Foucauld et autre Bourdieu qui osaient battre le pavé pour y remplir la page.


En lisant « Leur Grande Trouille », le bouquin de Ruffin dont je vous ai parlé à la fin de ma chronique de novembre, où il est question, entre autre chose, du point de vue d'Emmanuel Todd sur le protectionnisme, je suis retourné voir ce que ce dernier disait déjà en 2009 dans un ouvrage collectif très significatif : « Ce Que la Crise a Changé ». Le livre présente l'avis de 60 personnalités du monde de l'industrie, des arts, des sciences, de la politique et des médias sur les raisons du marasme économique actuel, sur la manière d'en sortir et sur ce à quoi nous devons nous attendre à l'avenir.


C'est confondant de platitude et d'ineptie. A peine un petit dixième de ces personnalités, représentant pourtant un beau panel de l'intelligentsia, ose dire qu'il faut absolument changer de logique si nous ne voulons pas entrer dans une longue période de catastrophes en cascade, en château de carte, en effet domino ou papillon, etc... Peu importe le nom qu'on donnera à cette phase de notre histoire prochaine durant laquelle, une chose entraînant l'autre, nous entrerons dans divers conflits intérieurs ou avec nos pays voisins sur des questions de concurrences économiques, puis de pénuries de matières premières et d'énergie et enfin de suprématies territoriales.


Dans ce livre de propagande dont nos élites sont les viles colporteuses, Henri Guaino, conseiller de Sarkozy, parle de cette phase comme d'un passage nécessaire au développement d'un capitalisme moderne. Christine Lagarde, nouvelle tête de noeud d'un gouvernement planétaire, dit pouvoir grâce à la crise disposer d'une vraie tour de contrôle pour faire atterrir la mondialisation sur une piste bien balisée. Je vous jure qu'elle le dit texto.


Rien d'étonnant à entendre ces deux-là tenir un pareil discours, me direz-vous. Certes, mais Marc Ferro, par exemple, a dû fumer la moquette avec eux quand il prétend que la croissance économique ininterrompue est une croyance dont le marxisme s'est fait le véhicule. Et il a dû refiler une taffe à Alain Lipietz qui affirme que les pays qui vont « gagner » (sic) sont ceux qui vont développer des techniques intensives au travail.


Avouez que ça fout les jetons, non ? Et le pire c'est qu'une majorité d'entre nous gobe toutes ces conneries sous prétexte que c'est un type sorti de l'EHESS qui les a dites. Régulièrement, on me rétorque que, justement, puisqu'une écrasante majorité de ces faiseurs d'opinions, issus de différents courants de pensée, sont relativement d'accord entre eux sur les causes de la crise et sur les perspectives qui nous attendent, comment moi, petit intello de rien du tout, osé-je leur tenir tête et soutenir une thèse à l'opposé total des leurs ?


Je répondrais que, toutes proportions gardées, cette belle unanimité dont font preuve nos élites aujourd'hui me fait penser à celle qu'avaient montrée les élites de la toute neuve Troisième République pour condamner la Commune de Paris. Les Communards n'avaient trouvé grâce qu'aux yeux d'Hugo et de Vallès. Pourtant il y avait du beau linge en ce temps-là, de Baudelaire à Flaubert, de Rimbaud à Verlaine. Sans parler de Zola bien sûr. C'était l'époque où la Vérité, peinte par Debat-Ponsan, prétendait sortir du puits. Mais l'(avant)garde devient souvent (rin)garde lorsqu'il s'agit d'économie et de supposées menaces sur sa petite personne. Les intellectuels et artistes de tous poils n'échappent pas à leur culture de classe** . Et ces gens-là se révèlent, au moment des crises, particulièrement donneurs de leçons au petit peuple, du haut de leur chair de mandarin, de leur fauteuil de PDG ou de leur scène de spectacle.


Par exemple, je me souviens bien des propos déplorables de Bartabas, Chéreau et Mnouchkine, subventionnés notoires, contre le mouvement des intermittents et je me souviens aussi des propos élogieux des soit disant rebelles Rita Mitzouko à l'égard de Sarkozy. On ne peut pas être bon partout, me direz-vous. Peut-être, mais cette absence prolongée de nos élites intellectuelles et artistiques à la tête de mouvements d'idées novatrices n'est-elle pas révélatrice d'une grande vacuité de la réflexion politique ? Jean-Claude Milner se posait déjà la question il y a dix ans en provoquant un beau tolé médiatique, prétendant qu'il n'y a plus de vie intellectuelle en France.


Aujourd'hui les faits lui donnent raison. Finalement cette « exception française » des arts et de la culture qui laisserait croire qu'un Ministère protègerait la création, a pour résultat de faire que nos petits génies soient les premiers défenseurs de l'ordre établi et des pouvoirs en place. Aujourd'hui l'avant-garde au PS ce sont des chanteurs aux pieds nus, exilés comme Hugo certes mais pour raison fiscale. On trouve aussi les spin-doctors qui ont remplacé la philosophie par la stratégie. En se proclamant ainsi descendants de Périclès, ils ont pour seule ambition de faire du neuf avec du vieux.


C'est clairement ce qui ressort des soixante Hollandaises : une longue énumération de réformettes sans aucun nouveau projet de société. Le discours du Bourget qui avait précédé de quatre jours la publication du programme d'Hollande, avait laissé croire à un virage à gauche mais ce n'était déjà que de la poudre aux yeux. Ça commençait bien pourtant mais ça s'est dégonflé sitôt après. On comprend pourquoi le candidat du PS a fait sa déclaration quatre jours avant la présentation de ses mesurettes. Il donne déjà la tendance de sa future gouvernance.


Hollande c'est le candidat du minimum syndical. Vous savez, celui qui reprend le boulot sitôt que le patron annonce qu'il va étudier vos revendications. Alors si on sait qu'environ 30 % seulement des promesses d'un candidat sont tenues durant son mandat, ça donne une idée de ce qui restera des 60 dosettes hollandaises au cours et à la fin du prochain quinquennat.


Les propositions qui nous ont été livrées ne sont que des ajustements conjoncturels. La plus claironnée d'entre elles, en pseudo déclaration de guerre contre la finance, ne laisse pas oublier qu'Hollande est pour la Règle d'Or, une allégeance aux marchés spéculatifs. Il en a d'ailleurs fait cette semaine la répugnante démonstration dans le Guardian. A 15 jours d'intervalle, il déclare la haute finance comme son grand ennemi puis il va lui rendre visite à Londres afin de la rassurer sur ses véritables intentions. Au passage il se félicite que le communisme ne soit plus un parti de gouvernement dans aucun pays d'Europe. Il retourne sa veste de présidentiable avant même de l'avoir enfilée.


A la belle époque, on l'aurait taxé de social-traitre. Mais aujourd'hui je considère pour ma part qu'Hollande n'est pas traître à sa classe. Non, il lui est fidèle au contraire. Il faut seulement savoir de quelle classe on parle. Pour moi, à l'instar de ce qu'affirmait Jospin il y a dix ans, le programme d'Hollande « n'est pas socialiste ». Et de très loin. Jugeons-en.


Son soutien aux entreprises s'adresse aux dirigeants et aucunement aux salariés. Qui pourtant ce sont montrés les plus vigoureux défenseurs de leur outil de production ces dernières années contre des patrons voyous. Une politique ambitieuse, clairement d'obédience socialiste, devrait encourager l'entreprenariat coopératif et renforcer le pouvoir représentatif dans l'entreprise. Les Allemands, pourtant pas soupçonnables de bolchévisme, sont bien plus innovants que nous sur ces questions.


Il en va de même avec la lutte contre le chômage qui nécessiterait non pas de « sécuriser les parcours » comme on dit maintenant, mais d'oser un interventionnisme d'Etat pour un développement de grands projets industriels. Même Obama et Clinton se déclaraient récemment favorables à cet interventionnisme. Au lieu de ça, chez nous on se contente de colmater notre incapacité à former nos jeunes en leur collant dans les pattes des salariés seniors. Moi, quand j'étais jeune ouvrier, je n'aurais pas voulu qu'un vieux vienne me casser les couilles, plutôt que de prendre tranquillement une retraite bien méritée.


Parlons-en de la retraite ! Là, il a osé le DésHolland. Il fait semblant de revenir sur la réforme, mais de fait il enterre la retraite à 60 ans. Rompant avec le mouvement de progrès qui depuis plus d'un siècle voit le temps de travail hebdomadaire toujours diminuer.


Rien qu'en prenant trois de ses propositions, je fais la démonstration qu'Hollande est au-dessous des politiques dangereusement communistes des USA, de l'Allemagne et de la France de Léon Blum réunis. Ce n'est pas un projet de société qu'il nous a présenté ce laquais aux ordres. Un projet ! D'autres l'auront pour lui. Il se contentera de gérer le programme de ceux qui vont lui indiquer ce qu'il faudra qu'il fasse durant sa présidence. Exactement comme derrière le dos d'une majorité de français, il s'est rallié à Sarkozy pour voter le oui à Maastricht. Quand on voit le résultat, je trouve qu'il a un sacré toupet d'être candidat.


Allez, je ne vais pas vous embêter plus longtemps à vous entretenir de cette politique de boutiquier en charentaises qu'on nous prépare. Je préfère vous conseiller comme de coutume quelques bonnes lectures propres à vous garder l'esprit vif, alerte et critique. Et comme toujours, je tiens compte de votre maigre budget. Alors, je vous recommande un petit livre à cinq euros écrit par Pascal Canfin aux éditions « Les Petits Matins » : « Tout ce que les banques vous disent et pourquoi il ne faut jamais les croire ».


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* Dans ma chronique d'octobre dernier. je vous avais parlé de son excellent bouquin, portant le même titre que son film.


* * J'ai toujours trouvé discutable le propos de Gisèle SAPIRO dans son « approche sociologique de la relation entre littérature et idéologie » lorsqu'elle peut dire dans le même article que les artistes sont les dénonciateurs de l'idéologie dominante mais lorsque leur oeuvre est utilisée par une tendance politique, ils n'en sont pas responsables.



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