LETTRE XXVIII. Inutilité des voyages pour guérir l'esprit.
Il n'est arrivé, penses-tu, qu'à toi seul, et tu t'en étonnes comme d'une chose étrange, qu'un voyage si long et des pays si variés n'aient pu dissiper la tristesse et l'abattement de ton esprit. C'est d'âme qu'il faut changer, non de climat. Vainement tu as franchi la vaste mer ; vainement, comme dit notre Virgile.
Terre et cités ont fui loin de tes yeux,
tes vices te suivront, n'importe où tu aborderas. À un homme qui faisait la même plainte Socrate répondit : « Pourquoi t'étonner que tes courses lointaines ne te servent de rien ? C'est toujours toi que tu promènes. Tu as en croupe l'ennemi qui t'a chassé. »
(voir Le voyage en Amérique? de Chateaubriand) Les oeuvres inspirées par l'Amérique (je: M.-H. Viviani) les cite dans l'ordre suivant les dates de publication : Atala, René, les Natchez parus entre 1801 et 1803 (Atala et René : morceaux extraits du Génie du Christianisme) puis le Voyage en Amérique paru en 1827, suivi des Mémoires d'outre-tombe qu'il peaufinera toute sa vie jusqu'à sa mort en 1848: il évoque son
périple dans trois tomes sur les 42 livres des Mémoires. Ce sont les souvenirs recomposés extraits de ces différents ouvrages que nous allons évoquer.
LETTRE XXX.Attendre la mort de pied ferme, à l'exemple de Bassus.
Quand l'eau s'infiltre dans un navire par une ou deux voies, on y remédie ; mais s'il s'entrouvre et cède en plusieurs endroits, si ses flancs éclatent de toutes parts, tout secours devient impossible : ainsi un corps vieillissant trouve des supports momentanés pour étayer sa décadence ; mais si le ruineux édifice se disjoint dans toute sa charpente ; si, quand on le soutient d'un côté, un autre se détache, il faut chercher par où faire retraite. Notre Bassus n'en garde pas moins tout l'enjouement de son esprit. C'est à la philosophie qu'il le doit : en présence de la mort il est gai : quel que soit son état physique, il est courageux et serein, et ne s'abandonne pas quand ses organes l'abandonnent. Un bon pilote tient encore la mer avec sa voile déchirée ; dégarni même de ses agrès, il radoube encore ces débris pour de nouvelles courses. Ainsi fait notre Bassus : il voit venir sa fin avec une sécurité d'esprit et de visage qui, s'il regardait de même celle d'autrui, passerait pour insensibilité. C'est une grande chose, Lucilius, et qui demande un long apprentissage, que de savoir, quand arrive l'heure inévitable, partir sans murmure.



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