janv.
19

Le Christ philosophe - Frédéric Lenoir

  • Par patrice le
    (mis à jour le )

Auteur : Frédéric Lenoir


4e de couverture :

Pourquoi la démocratie et les droits de l'homme sont-ils nés en Occident plutôt qu'en Inde, en Chine, ou dans l'Empire ottoman? Parce que l'Occident était chrétien et que le christianisme n'est pas seulement une religion.


Certes, le message des Evangiles s'enracine dans la foi en Dieu, mais le Christ enseigne aussi une éthique à portée universelle: égale dignité de tous, justice et partage, non-violence, émancipation de l'individu à l'égard du groupe et de la femme à l'égard de l'homme, liberté de choix, séparation du politique et du religieux, fraternité humaine.


Quand, au IVe siècle, le christianisme devient religion officielle de l'Empire romain, la sagesse du Christ est en grande partie obscurcie par l'institution ecclésiale. Elle renaît mille ans plus tard, lorsque les penseurs de la Renaissance et des Lumières s'appuient sur la « philosophie du Christ », selon l'expression d'Erasme, pour émanciper les sociétés européennes de l'emprise des pouvoirs religieux et fonder l'humanisme moderne.


Frédéric Lenoir raconte ici le destin paradoxal du christianisme - du témoignage des apôtres à la naissance du monde moderne en passant par l'Inquisition - et nous fait relire les Evangiles d'un oeil radicalement neuf


Frédéric Lenoir est philosophe, historien des religions et chercheur associé à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Directeur du magazine Le Monde des religions, il est l'auteur d'essais et de romans historiques qui ont connu un succès international. Ses ouvrages sont traduits dans vingt-cinq langues.



Aprés avoir pris une centaine de notes de lecture j'ai trouvé ce texte en fin de livre qui résume l'essentiel du message de Frédéric Lenoir. Je vous le propose donc en guise de commentaire.


Vous trouverez également ci-dessous le prologue qui "pose le problème" évoqué par l'auteur. Il évoque bien sûr une église révolue mais peut-on dire qu'il n'en reste aucune trace?

A vous de voir



Le Christ philosophe

P284 ...

Le message du Christ est donc un message religieux au sens le plus plein du terme (relier l'humain et le divin), mais un message qui relativise la religion extérieure au profit de la spiritualité intérieure. Les religions du tournant néolithique et l'avènement du monothéisme juif avaient désacralisé la nature. Jésus désacralise les religions. Il ne supprime pas pour autant toute notion de sacré : chaque être humain est sacré en tant qu'il vient de Dieu et qu'il peut retrouver sa Source - le Père, le principe premier, l'Un, le divin, l'Absolu, quel que soit le nom que l'on donne à la Transcendance - dans l'intimité de son esprit. Rien n'a dès lors autant de valeur que la conscience humaine: conscience libre qui cherche la vérité. Après le Christ, la religion est encore possible, mais à une seule condition : qu'elle accepte cette radicale autonomie des individus qui sont placés, dans leur conscience, seuls face à Dieu comme face à l'autre, ainsi que l'a bien exprimé Emmanuel Levinas.


Plus aucune médiation institutionnelle, plus aucun geste sacrificiel, plus aucun rituel n'est indispensable. Certes, les croyants peuvent se rassembler. Ils peuvent prier ensemble, partager la parole, chanter, effectuer des rituels. Mais ces gestes n'ont plus rien à voir avec des gestes religieux traditionnels censés avoir une efficacité immédiate en vue du salut. Le Christ fait comprendre à la Samaritaine que cette ère est révolue, que dorénavant tous ces gestes sont utiles, mais non plus indispensables puisqu'il n'y a plus de centre religieux.



Difficile liberté


Or nous avons vu que les chrétiens sont vite revenus à une attitude religieuse classique. Après la destruction du Temple de Jérusalem, ils ont commencé par se redonner un centre, Rome pour les chrétiens d'Occident, Constantinople pour ceux d'Orient, et ils ont remis l'individu sous la coupe du groupe, de la tradition. C'est d'ailleurs, à mon sens, la critique profonde qu'on peut adresser à l'institution ecclésiale : avoir survalorisé le moyen - l'institution, les sacrements, le magistère - au détriment de la fin, en arrivant parfois jusqu'à totalement la subvertir, comme l'a montré l'Inquisition. Elle a retourné le message révolutionnaire du Christ pour permettre à l'humanité de « retomber sur ses quatre pattes » comme dit Kierkegaard. Elle a déployé tout l'arsenal religieux traditionnel qui apporte à l'homme la sécurité d'une vérité unique, d'une morale intangible, d'un ordre cosmique et social, d'une pratique rituelle qui le protège des mauvais esprits ou lui assure son salut éternel.


Il ne sert cependant à rien d'accabler l'Église. D'abord il est difficile de reprocher à une religion de ne pas parvenir à dépasser la religion! Il est évidemment plus facile pour chaque chrétien de dépasser spirituellement la religion que pour l'institution, censée représenter et guider une communauté. Ensuite, elle est historiquement le fruit de la volonté de millions de chrétiens qui, à travers les siècles, ont formé sa doctrine et accepté son joug. La domination d'un petit groupe sur la foule ne peut s'exercer durablement que parce qu'il existe dans le peuple un désir de « servitude volontaire », pour reprendre l'expression de La Boé


P 285


de '. Le Grand Inquisiteur n'a sans doute pas tort lorsqu'il dit à jésus que l'être humain est un révolté qui préfère pourtant la sécurité à la liberté, # ce don funeste qui lui cause de tels tourments ». Il aura fallu attendre quinze siècles pour que cette exigence de liberté mûrisse au point de ne plus supporter la sécurité de la domination ecclésiale et rende l'individu autonome. Passé ce premier acte de libération, l'histoire moderne montre bien que les hommes n'ont effectivement eu de cesse de remettre cette précieuse liberté entre les mains de nouveaux tyrans : les États totalitaires. La leçon a été rude et il est probable que les Occidentaux ne retournent plus vers des totalitarismes religieux ou politiques. Puissions-nous maintenant ne pas nous tourner vers de nouvelles formes plus subtiles encore d'aliénation: celles par exemple à l'égard d'une idéologie de la consommation ou de la technique.


Rien en effet ne semble aussi difficile à vivre que la liberté. Non pas évidemment la liberté illusoire de pouvoir faire ce qu'on veut et qui peut très facilement nous asservir à nos pulsions ou nous faire dominer les autres. Mais la liberté intérieure qui nous rend réellement autonomes et responsables envers autrui. Or jésus, à travers son enseignement tel qu'il est retranscrit par les Évangiles, entend montrer que cette liberté vraie se réalise pleinement dans le lien à Dieu. Loin d'asservir l'homme, ce lien le libère. C'est évidemment incompréhensible pour un esprit moderne non religieux. Car toute notre philosophie de l'autonomie s>est justement construite en s'opposant à cette idée de dépendance à l'égard d'un ordre supérieur. C'est tout à fait vrai au niveau politique. Mais la liberté politique ne résout pas le problème soulevé par les philosophes de lAntiquité ou par le Bouddha : celui de la liberté intérieure. Comment être vraiment libre à ....


La suite est tout aussi passionnante et je vous encourage fortement à vous saisir de ce livre !


PROLOGUE

La légende de Dostoïevski


Jésus face au Grand Inquisiteur


« L'action se passe en Espagne, à Séville, à l'époque la plus terrible de l'Inquisition, lorsque chaque jour s'allumaient des bûchers à la gloire de Dieu. » Ainsi débute l'épisode du Grand Inquisiteur, dans Les Frères Karamazov, le chef-d'oeuvre de Dostoïevski. Bien que ne partageant pas la foi chrétienne de l'écrivain russe, Freud considérait ce roman comme « le plus imposant qui ait jamais été écrit » et l'histoire du Grand Inquisiteur comme « une des plus hautes performances de la littérature mondiale ».


Dans ce texte d'une vingtaine de pages, Dostoïevski raconte une légende : celle du retour du Christ sur terre, à Séville, au xvi' siècle. Il est apparu doucement, sans se faire remarquer, et, curieusement, tous le reconnaissent. « Silencieux, il passe au milieu de la foule avec un sourire d'infinie compassion. Son coeur est embrasé d'amour, ses yeux dégagent la Lumière, la Science, la Force, qui rayonnent et éveillent l'amour dans les coeurs. » Le peuple est comme aimanté et le suit dans l'allégresse. Il arrive sur le parvis de la cathédrale et ressuscite une petite fille que l'on s'apprêtait à enterrer. C'est alors qu'arrive le cardinal Grand Inquisiteur, le maître des lieux, qui a déjà fait brûler une centaine d'hérétiques en cette même place. C'est un grand vieillard, presque nonagénaire, avec un visage desséché, des yeux caves, mais où luit encore une étincelle. » Il a tout vu : l'arrivée de l'homme, la foule en liesse, le miracle. Il donne l'ordre de faire arrêter le Christ. « Si grande est sa puissance et le peuple est tellement habitué à se soumettre, à lui obéir en tremblant., que la foule s'écarte devant ses sbires. » On enferme le prisonnier dans une étroite cellule du bâtiment du Saint-Office. À la nuit tombée, le Grand Inquisiteur vient lui rendre visite, seul. « C'est Toi, Toi? l'apostrophe-t-il. Pourquoi es-tu venu nous déranger? » Le prisonnier ne dit rien. Il se contente de regarder le vieillard. Alors celui-ci reprend : « N'as-tu pas dit bien souvent : "je veux vous rendre libres. " Eh bien! Tu les as vus les hommes " libres ", ajoute le vieillard d'un air sarcastique. Oui cela nous a coûté cher, poursuit-il en le regardant avec sévérité, mais nous avons enfin achevé cette oeuvre en ton nom. [ ... ] Sache que jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu'à présent, et pourtant, leur liberté, ils l'ont humblement déposée à nos pieds. »


Puis le cardinal explique à jésus qu'il n'aurait jamais dû résister aux trois tentations diaboliques : changer les pierres en pains, se jeter du haut du pinacle du Temple et demander aux anges de le sauver, et accepter de régner sur tous les royaumes du monde (Matthieu, 4, 1 -11). Car, poursuit-il, il n'y a que trois forces qui peuvent subjuguer la conscience humaine : le miracle, le mystère et l'autorité. « Et toi tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelle les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n'y a, et il n'y a jamais rien eu, de plus intolérable pour l'homme et pour la société! [ ... ] Il n'y a pas, je te le répète, de souci plus cuisant pour l'homme que de trouver au plus tôt un être à qui déléguer ce don de la liberté. [ ... ] Là encore tu te faisais une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves. [ ... ] Nous avons corrigé ton oeuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l'autorité. Et les hommes se sont réjouis d'être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. [ ... ] Demain, sur un signe de moi, tu verras ce troupeau docile apporter des charbons ardents au bûcher où tu monteras, pour être venu entraver notre oeuvre. »


L'Inquisiteur se tait. Il attend avec nervosité la réponse du prisonnier qui l'a écouté pendant des heures en le fixant de son regard calme et pénétrant. « Le vieillard voudrait qu'il lui dise quelque chose, fût-ce des paroles amères et terribles. Tout à coup, le prisonnier s'approche en silence du nonagénaire et baise ses lèvres exsangues. C'est toute la réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent; il va à la porte, l'ouvre et dit : " Va-t'en et ne reviens plus... plus jamais! " Et il le laisse aller dans les ténèbres de la ville. *


Une incroyable perversion


Cette légende du Grand Inquisiteur traduit en termes romanesques ce que fut en certains points essentiels la réalité de l'histoire du christianisme : une inversion radicale des valeurs évangéliques. Dostoïevski met l'accent sur ce qui lui semble le plus important dans cette trahison : le message de liberté du Christ a été rejeté par l'Église, au nom de la faiblesse humaine, afin d'asseoir son pouvoir.



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