août
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La traversée de l'impossible

  • Par patrice le
    (mis à jour le )
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« La traversée de l'impossible »

Drôle de titre pour un livre qui finalement explique pourquoi et comment l'Amour est possible.

La demande de notre neveu Sam et future nièce Delphine de les accompagner pendant quelques mois sur le chemin de leur mariage nous a non seulement beaucoup touché, interrogé sur nous même mais nous a également donné l'occasion de creuser et découvrir des textes fondateurs, confirmé dans nos convictions et stimulé dans la recherche du vrai. Ci-dessous des extraits significatif de ces textes !



Le livre de Xavier Lacroix (EXTRAITS)

P 11

UN VOULOIR, UN ART, UN DON


Dans son premier moment, le lien naît du désir, de la rencontre entre deux désirs. De l'émerveillement devant la beauté de l'autre, de l'attrait des corps, de la correspondance entre deux psychologies. Mais, pour que le lien soit durable, encore faut-il passer du désir à la liberté, du psychique au spirituel. Dans l'alliance, ce ne sont pas deux désirs seulement, mais deux libertés qui se nouent. C'est là qu'intervient la volonté. Une chose est de désirer vivre ensemble l'unité, la souhaiter, la rêver, une autre est de la vouloir effectivement. Une chose sont les processus qui se passent en nous, le fonctionnement, les mécanismes de notre vie affective, une autre est ce que nous décidons, la fidélité à ce que nous avons décidé. Le lien conjugal n'est pas un « produit naturel », une chose toute faite. Il est une réalisation, une construction, une victoire sur la séparation, qui demande un effort.


Quoi que l'on dise, et que je suis loin de contester, sur la pesanteur réelle des déterminismes psychoaffectifs, il est certain qu'un élément déterminant dans la vie du couple sera le fait que l'un et l'autre veuillent ensemble construire le lien. En l'absence de cette ferme volonté, le premier obstacle sérieux balaiera le couple. Seule une volonté déterminée fera poser les gestes, qui coûtent parfois, nécessaires à la vie ou au salut du couple. Actes de parole vraie, de réconciliation, de réforme des comportements, de service, de solidarité. Je cite souvent cette jolie formule de France Quéré : « Les couples qui marchent sont ceux qui font marcher7 ».

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7 France QUERE, L'amour le couple, Centurion, 1992, p. 67.


P 12


D'où l'importance, pour cela, que le couple ait été fondé, fondé sur une claire décision, laquelle prend nécessairement la forme d'une parole qui fera office de référence, offrant un cadre, un point fixe dans les moments de turbulence. Cette parole a ouvert un avenir, fixé un cap, et il n'est nulle navigation qui ne se fixe un cap. Comme le disait le philosophe Sénèque, « il n'est nul bon vent pour celui qui ne sait où il va ».


Pour la clarté de l'engagement, il peut être bon de rappeler ici une différence entre savoir que l'échec est possible, ce qui est du réalisme, et laisser ouverte en soi la possibilité de vouloir autre chose, ce qui serait le cas d'une volonté qui, selon l'expression d'un philosophe, « loucherait sur sa propre faiblesse8 », envisageant d'avance de vouloir, d'elle-même, autre chose, au cas où..., se ménageant une porte de sortie. L'engagement conjugal comme pacte d'alliance est un acte dans lequel la volonté s'engage tout entière.


Il faut bien reconnaître toutefois que, si la volonté est déterminante, elle n'est pas toute puissante. S'il suffisait de vouloir durer pour y parvenir, les choses seraient plus simples. La volonté n'est pas toute-puissante, et cela pour trois raisons au moins.

(1) Elle ne peut pas s'autoalimenter. Elle doit recevoir son énergie de plus intérieur, plus originaire qu'elle. Croire que la volonté puisse être à elle même son propre moteur, cela s'appelle volontarisme.

(2) La seconde raison pour laquelle la volonté n'est pas toute puissante est qu'il y a en nous des résistances, des obstacles qui résistent à ce que nous voudrions faire. Ce sont tous les déterminismes ou les entraves intérieures dont nous faisons amplement l'expérience dans la vie de couple, dont la vie de couple est un des meilleurs révélateurs.

(3) La troisième raison est que pour faire vivre l'alliance, il faut être deux. Ce qui complique bien des choses ! Je ne peux vouloir à la place de l'autre. Je n'ai pas d'emprise sur sa volonté, ce qui est au fond une bonne chose.


Il ne suffit donc pas de vouloir durer, encore faut-il savoir comment s'y prendre. Autrement dit, cela relève aussi d'un savoir faire, d'un art. Et ce sera la deuxième dimension du lien.

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8 « L'amour qui louche sur sa propre faiblesse ressemble à la bonne volonté sans bonne foi qui connaît trop bien la limite du possible et de l'impossible ; cet amour-là est d'une bien inquiétante lucidité ! » Vladimir JANKELEVITCH, Les vertus et l'amour [1970], Flammarion, colt. Champs, p. 236.


P 13


Un époux en cours de divorce disait un jour à l'un de ses interlocuteurs : « Nous nous aimons, mais nous sommes incapables de vivre ensemble ». On peut en être incapables par une collection de maladresses, par des enchaînements de scénarios funestes, par l'enfermement dans des situations qui rendent difficile une avancée. Ils voudraient vivre ensemble, mais ils ne savent comment s'y prendre. Comme le disait un collègue de Louvain, thérapeute de couples : « Il ne s'agit pas d'amour, mais d'être capables de vivre ensemble. Et l'amour aide un peu' ». Au reste, l'amour lui-même n'est pas seulement un élan, une intention, encore moins un fluide magique. Il est, selon les termes d'un philosophe, un « artefact », une construction, un ouvrage, qui demande du talent, de l'inspiration. Un « art » au sens large et le plus ancien du terme, technè en grec, qui désigne un savoir faire, une compétence. « Les relations de couples sont sans doute plus riches qu'avant, mais elle demandent, en contrepartie, davantage de compétences », déclarait un autre spécialiste". Un « art » aussi au sens plus restreint de « beaux arts », c'est-à-dire entendu comme capacité à créer, à créer une oeuvre, une oeuvre belle. J'évoquerai ici quelques traits de cet art.


- Art de savoir dire « oui » mais aussi, et pour cela, celui de savoir dire « non ». Savoir s'affronter au désaccord, paisiblement, sereinement, sans le confondre avec le conflit, sans confondre non plus celui-ci, s'il advient, avec la crise, ni la crise avec la catastrophe ;


- Art de demander, de savoir faire connaître à l'autre ses désirs, ses attentes, ses déceptions ; sans que cela n'apparaisse comme une plainte, un reproche ou une accusation ;


- Art de recevoir et de donner. Certains ne font que l'un ou l'autre. Dans l'un et l'autre cas, c'est aussi dommageable. Le don, sous ses diverses formes, des plus grandes aux plus petites, est ce qui fait vivre le lien. Mais il n'est que l'envers de l'accueil de l'autre. Savoir se laisser aimer, apprivoiser, savoir reconnaître et dire que l'on a besoin de l'autre, savoir aussi donner sans alimenter l'égoïsme du partenaire si le don n'est pas réciproque. Il y a deux écueils possibles pour le don : l'avarice ou la prodigalité. L'avarice de celui qui ne sait pas donner, la prodigalité de celui qui donne sans sagesse.

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9 M. VANSTEENWEGEN, Colloque de l'I.N.T.A.M.S. Bruxelles, novembre 1999. Claude HERAUD, in La Croix, 27 février. 1998.


P 14


- Art de savoir être homme et femme, dans le respect des différences, de la différence des genres tout particulièrement. Sans que l'un des deux n'impose son modèle à l'autre, ou ses critères, ou sa manière d'être. Savoir conjuguer égalité et différence, justice et dissymétrie... tout un art ! Savoir donner au partenaire de développer les harmoniques de sa masculinité ou de sa féminité (ou les deux). C'est d'un jeu subtil de ressemblances et de différences entre les conjoints que naîtra le profil unique, inédit de la différence sexuelle, différence qui prendra un visage singulier dans chaque couple, pour chaque couple, au-delà des stéréotypes.


- Art de cultiver le désir et la tendresse charnels, de leur trouver des ressources nouvelles, renouvelées, à chaque étape de la vie commune, par delà les élans des commencements. Il en est qui affirment que l'attachement tue le désir : l'art est alors de leur prouver le contraire en inventant une histoire et une harmonie propre à chaque couple, au delà, ici encore, des stéréotypes.


- Art de parler avec les enfants, et, ce qui est plus délicat, avec les adolescents, en trouvant une parole de père, une parole de mère, avec leurs différences, en discernant ce qui est opportun selon les moments et les étapes de la vie.


- Art de créer une communauté de vie originale, aussi singulière que les personnes qui la composent, où se partagent des joies communes, des moments de fête, des découvertes, cela suppose de l'attention, de l'imagination, de l'intuition. Je pense ici à cette parole sibylline du poète René Char:


« L' amour va du plus grand au plus petit 11. »


- Art d'exercer l'hospitalité, d'ouvrir la famille. La maison ouverte, la table accueillante, la conversation avec des amis, la place faite à l'hôte imprévu, tout cela fait partie non seulement de l'art de vivre, mais de la conjugalité elle-même, contribuant à la construire. La conjugalité ne se réduit pas à l'intimité.


On pourrait poursuivre, bien sûr. Je relèverai ici une question, celle de l'apprentissage de ces arts, en un temps où les familles sont plus

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11 René CHAR, Recherche de la base et du sommet [ 1971 ], Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, p. 717.


P 15


isolées, moins intégrées, participant moins, en général, à un réseau de familles. Il faudra des lieux de parole, de confrontation, de partage d'expérience, d'encouragement, pour les jeunes couples tout particulièrement.


Mais nous nous rendons bien compte que, aussi important soit l'art ou le savoir faire, la réalité du lien ce qui le fait vivre, est encore au-delà. Il est bien évident que le lien n'est pas, ne saurait être le résultat de toutes ces pratiques, comme de recettes, encore moins le produit de techniques. Le lien n'est pas seulement une question de volonté ; il n'est pas seulement une question de savoir faire, il est d'abord le fruit d'un don.


J'ai évoqué tout-à-l'heure la notion de don au sens actif. Le don est créateur de liens, le don seul est créateur de liens, fondateur du lien. C'est en donnant à l'autre que je signifie le prix du lien pour moi et, ce faisant, je fais exister celui-ci. Le don réalise ce qu'il signifie, c'est-àdire la koinonia, mise en commun, la communauté, qui est un autre nom du lien.


En une culture où domine l'utilitarisme, c'est-à-dire la pensée selon laquelle seule la recherche de l'intérêt, de l'intérêt individuel, gouvernerait tous nos actes, il nous faut oser dire, avec plusieurs philosophes ou anthropologues, que le désir de donner est en nous aussi profond, plus profond même, que le désir de profiter. C'est très concrètement que nous en faisons l'expérience : dans la joie de donner. La joie est le signe que la vie grandit, la vie s'éprouve en donnant et se donnant. Vie, joie et don, ces trois mots sont indissociables. « L'amour est la circulation même de la vie comme don" ».


Il ne s'agit pas d'un don à sens unique : le don véritable n'est que l'autre nom de l'accueil. Le plus beau cadeau que je puisse faire à l'autre est de l'accueillir. Aimer, c'est précisément cela, l'expérience de recevoir en donnant et de donner en recevant. Cela ne signifie pas que l'on donne pour recevoir, ce qui redonnerait raison au schéma utilitariste. On donne pour que l'autre vive, pour que le lien vive, sans calculer. La joie de donner, celle de recevoir de l'autre ne sont pas le but de l'acte mais son fruit. Non le but d'un calcul égoïste déguisé mais le fruit d'un acte généreux.


` « Le don est l'acte même de l'amour. L'amour est la présence de la vie en tant qu'ouverture. Il y a équivalence pratique entre le don, l'amour et la vie ». Jean-Claude SAGNE, La loi du don, P.U.L., Lyon, 1997, p. 12.


P 16


Mais, me direz-vous, de ce mouvement sommes-nous capables ? Sommes-nous capables par nous-mêmes de don authentique et généreux ? Telle est bien la question, la grande question, qui rejoint celle que nous posions au début sur la possibilité même du lien.


L'élan qui, le plus naturellement, suscitera la force de vouloir construire et de donner sera ordinairement ce que l'on nomme le désir. Désir dont nous venons de dire qu'il est désir de donner autant que de recevoir. Désir que l'autre vive, qu'il existe toujours davantage, désir de le connaître, à tous les sens du mot, y compris ce que l'on nomme pudiquement « le sens biblique du terme » qui se trouve être - et ceci est significatif - le plus incarné.


Mais il y a les ambiguïtés du désir, qui est loin d'être toujours pur et limpide, qui demeure toujours marqué par l'égoïsme et les représentations de l'imaginaire. Il a aussi et surtout les pannes du désir, les moments plus ou moins longs où il n'est plus sensible, où il est tourné vers ailleurs. Ce serait de la légèreté que croire que le lien puisse ne reposer que sur le désir. Il contribue à la précarité des liens, tous ces discours, fort répandus aujourd'hui, qui prétendent que le désir puisse être le seul ou même le principal fondement du lien. Pour tenir, pour durer, pour vouloir vraiment, il faut un autre ingrédient, un autre mouvement, une autre source.


En d'autres termes, nous avons l'intuition, l'expérience même que la gratuité et la générosité débordent les ressources de notre psychisme, de notre vie naturelle. Que l'amour comme don ne saurait résulter de la seule alchimie de notre vie psychoaffective. Livrée à elle-même, celle-ci reste immanquablement centrée sur l'ego, sur le moi et les intérêts du moi. Emmanuel Lévinas a osé écrire : « Le psychisme est égoïsme` ». Pour nous décentrer, pour entrer dans le mouvement qui nous conduit vers l'autre, il nous faut recevoir un élan, un dynamisme qui vient de plus loin que nous, pour nous conduire plus loin que nous. Qui nous allège de nous-mêmes, nous délie de nous-mêmes pour nous lier à l'autre. Cet élan est reçu, le mouvement par lequel nous donnons est luimême reçu, il est un don, un cadeau, en latin gratia, une grâce.


Comme son nom l'indique, la gratuité est fille de la grâce. L'un et l'autre terme viennent du latin gratia, faveur, cadeau. En vérité, nous recevons le mouvement même par lequel nous devenons capables de

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-3 Emmanuel LEVINAS, Totalité et infini, Martinus Nijhoff, 1968, p. 30.


P 17


donner, de nous donner. Nous sentons bien que de ce mouvement, par nos propres forces, nous sommes incapables. « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » (Jean 15, 13). Qui, de lui-même, est capable d'un tel don ? Un seul d'entre nous prétendrait-il en être capable par lui-même ?


Au fond, l'alternative est la suivante : ou bien le lien conjugal n'est que le résultat de l'intersection, de l'alchimie qui résulte de l'interaction entre deux psychismes, caractères, tempéraments, histoires, ou bien il est aussi le lieu d'affleurement, de révélation, de donation d'une vie autre, introduction à une vie nouvelle, plus originaire et plus universelle que celle de nos deux ego, la vie absolue, qu'en judéochristianisme nous nommons agapè, l'amour-charité.


De cette troisième vie, des non croyants ont l'intuition, l'expérience. Certains l'ont même nommée. C'est Vladimir Jankélévitch, philosophe agnostique, qui affirme : « La charité est fille de la grâce" ». Je ne sais pas quelle est la confession de foi de Shmuel Trigano, professeur à Paris X Nanterre, mais c'est dans un ouvrage de stricte philosophie, La séparation d'amour, qu'il écrit : « C'est comme s'il y avait toujours un troisième interlocuteur qui s'insérerait dans le face-à-face et l'ouvrirait du dedans vers l'ailleurs" ». Citons encore Jacques Lacan lorsqu'il suggère de manière énigmatique : « Pour que le couple tienne sur le plan humain, il faut qu'un dieu soit là16 ».


Le propre des croyants sera de pouvoir nommer la source du don, de nommer ce Tiers et de le célébrer en communauté, en faisant corps avec d'autres, en référence à une Ecriture, une histoire, une présence. En reconnaissant comme grâce le don de l'agapè et dans ce don l'initiative de celui que l'on nomme « Dieu" », mais qu'il est plus précis et plus proprement chrétien de reconnaître et de nommer comme Père, Fils, Esprit. Cela à partir de l'Ecriture et de la vie spirituelle concrète.

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Vladimir JANKELEVITCH, op. cit. p. 238.

Shmuel TRIGANO, La séparation d'amour. Pour une éthique de l'alliance, Arléa, 1998, p. 7 1.

16 Jacques LACAN, Séminaire, Livre 11, Seuil, 1978, p. 306.

17 « Dieu » est un terme abstrait, d'origine gréco-latine (de deus, lui même issu de Zeus). Ce n'est pas le nom de Dieu qui, pour la foi juive, est imprononçable (YHWH) et qui, pour les chrétiens, depuis l'Evangile, est « Père ». Chaque fois que je le puis, j'évite ce terme, pour lui préférer des termes qui renvoient davantage à l'expérience et à l'histoire de la foi : le Seigneur, l'Eternel, la Source de la vie, le Verbe, l'Epoux et, bien sûr, les noms trinitaires introduits dans ce paragraphe.


P 18


Le Père comme celui qui donne, la source cachée du don, celui u auquel renvoie Jésus lorsqu'il déclare, après avoir cité le chapitre 2 de la Genèse, « Ce que Dieu a uni... »


Le Fils comme celui qui se donne, la forme et le modèle du don, celui en qui le don prend corps et qui vient habiter le lien, comme il l'a promis en une parole que certains Pères de l'Église18 appliquaient au mariage : « Quand deux ou trois sont réunis (unis) en mon nom, je suis là au milieu d'eux » (Matthieu 18, 20).


L'Esprit comme don donné, qui donnera au lien souffle, respiration et énergie, en le libérant de ses esclavages, lui dont les fruits sont, selon les termes de saint Paul : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi » (Gal 5, 22).


L'action de la grâce dans la vie conjugale peut se décliner selon deux registres, classiques dans la théologie chrétienne. Selon l'ordre de la création, de l'action créatrice, pour donner vie au lien, en suscitant le désir (au sens fort de ce mot), la joie, l'émerveillement de la rencontre ; mais aussi selon l'ordre du salut, pour sauver le lien des nombreux périls qui le menacent. « Toute histoire d'amour est une histoire de salut », lisais-je récemment19 Tout couple aura un jour ou l'autre besoin d'être sauvé, et il le sera de façon très concrète (c'est-àdire non magique ou irréelle) par les différents aspects du travail de la grâce : don de l'énergie pour recommencer, don de l'humilité pour demander pardon, don de l'espérance, de l'aide fraternelle plus large. Cette nécessité, en même temps que cette possibilité, d'un salut pour le couple, et donc pour la famille, est un des messages les plus originaux que les chrétiens aient à formuler dans les situations actuelles.


Il est bien vrai que ce don est livré à notre nature, et, comme le dit saint Paul, « ce trésor, nous le portons dans des vases d'argiles »

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18 CLEMENT D'ALEXANDRIE: « Qui sont les deux ou trois rassemblés au nom du Christ, au milieu desquels se tient le Seigneur ? N'est-ce pas l'homme, la femme et l'enfant, puisque l'homme et la femme sont unis par Dieu ? » (Stromates IL Y, 68). TERTULLIEN : « Entre eux deux, psaumes et hymnes retentissent. Le Christ se réjouit à cette vue et à ce concert. Il leur envoie sa paix. Là où deux sont réunis, il est présent lui aussi. Là où il est présent, le Mauvais n'a point sa place. » Ad uxorem, 9 (Sources chrétiennes n' 273, p. 150).

19 Alain MATTHEEUWS, « Les dons du mariage », Nouvelle revue théologique, n° 2, 1966.


p19


(2 Co 4, 7). Il ne faut donc pas oublier ou nier les limites de notre nature ou, en termes modernes, des déterminismes de notre vie psychoaffective, renforcés par le péché qui habite en nous. Vous connaissez la formule de saint Thomas d'Aquin à laquelle, dans le domaine de réflexion qui est le mien, je pense presque tous les jours : « la grâce ne supprime pas la nature, mais elle la perfectionne" ». Ne pas abolir la nature, dans l'ordre de ce qui fait la vie quotidienne d'un couple, nous mesurons la portée de ce que cela implique. C'est bien pourquoi l'échec est possible. De l'irrémédiable peut advenir, à cause de nos limites, aggravées et renforcées par le péché. Mais, en toute logique chrétienne, il faut ajouter aussitôt qu'il est difficile de dire quand une situation est vraiment irrémédiable. Aux yeux de la foi chrétienne, il n'y a pas de fatalité, une voie est toujours offerte. Tant que les partenaires restent sujets de la relation et s'ouvrent l'un et l'autre au don de l'Esprit, des ressources nouvelles peuvent apparaître.


Ni fatalisme, ni optimisme naïf, donc. Il nous faut bien voir que l'accueil du don de la grâce est au-delà de toute garantie, que rien n'est jamais acquis. Le salut du couple n'est pas de l'ordre de la garantie. Garantie et grâce sont deux termes antinomiques. Or, ce qui est au-delà de toute garantie est de l'ordre de la foi. La réception de la grâce n'est pas de l'ordre de l'évidence ou de la continuité d'un processus. La vie n'est pas un long fleuve tranquille. L'accueil de la grâce est un acte, acte de la liberté la plus profonde, acte qui est un pas, le pas de la foi.


Cela est très concret, existentiel même. Ainsi, dans la prière personnelle ou s'ils prient ensemble, les époux pourront-ils trouver une source de paix, un foyer d'énergie d'où ils recevront la force de parler, de pardonner, de prendre patience. Imaginons un conjoint en situation de crise conjugale ou de difficulté personnelle. Le voici devant le psaume 143 (versets 7 à 10) :


Fais que j'entende au matin ton amour,

car en toi je me fie ;

fais que je sache la route à suivre,

car vers toi j'élève mon âme.

Délivre-moi de mes ennemis,

Seigneur, c'est vers toi que j'ai fui

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20 Saint THOMAS D'AQUIN, Somme théologique, la, qu. 1, art. 8.


P20


enseigne-moi à faire tes volontés,

car c'est toi mon Dieu ;

que ton souffle bon me conduise

par une terre unie.


S'il fait vraiment siennes ces paroles, sa relation à la situation n'en sera-t-elle pas différente ? Il ne se fie pas en lui-même ou en son conjoint seulement, mais en une autre Source. Il est à l'écoute d'un autre amour, d'une autre dimension de l'amour. Il est en attente : d'une route, d'une délivrance, d'un enseignement, d'un souffle, d'une « terre unie ». Ne sera-t-il pas plus libre et plus fort par rapport à ses affects, ses angoisses, ses peurs ? Cette référence est prise presque au hasard. On pourrait en trouver tant d'autres dans les psaumes, à travers toute l'Ecriture... Pensons en particulier à la prière des époux au livre de Tobie. Autre illustration, aux incidences très pratiques : on sait que, dans les Equipes Notre Dame, mouvement de spiritualité conjugale, un point important d'effort est le fameux « devoir de s'asseoir ». Or, il est reconnu, et cela est très significatif, que ce moment est très difficilement mis en oeuvre par beaucoup de couples. Beaucoup alors peuvent témoigner, par expérience, qu'ils l'abordent beaucoup plus paisiblement, avec plus de confiance, s'il est vécu « à trois », selon l'expression d'un équipier, c'est-à-dire si la rencontre est placée sur le signe de l'invocation du nom du Christ, dans la foi en sa présence, en vertu du verset évangélique cité plus haut (« Quand deux ou trois... »).





1 commentaire

Une mine de citations...

  • Par emeric le

Quelques unes que j'aime bien ! Encore un livre à mettre dans ma liste ;-)


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