bureau critique (1)
Je soumets à la sagacité des membres de ce forum débile dans sa forme mais précieux dans son contenu, un article qui, je l'espère, sonnera le renouveau du mouvement mutant. Parce que nous aussi, la voix au chapitre, nous la valons bien.
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Les lecteurs du Monde (14 octobre 2006) auront eu la joie de retrouver la plume critique et citoyenne de Jacques Testart dans un article intitulé « A la recherche de l’enfant parfait ». Ce directeur de recherches à l’Inserm n’a de cesse de nous alarmer contre les dérives dans lesquelles s’engage notre pays.
En tant que Français, à l’écoute des bouleversements de notre monde, individus attentifs à cette « perte des repères » devenue la norme de notre société, nous ne pouvons en effet rester insensibles à la mise en garde de cet éminent scientifique, devenu sentinelle de nos dérapages : « Une équipe biomédicale française (CHU de Strasbourg) vient de s'autoriser le recours au diagnostic préimplantatoire (DPI) pour dépister chez l'embryon la prédisposition à certains cancers et ainsi éviter, à l'issue de la fécondation in vitro, la naissance d'enfants porteurs d'un tel risque. » Cette impudence (on s’autorise) n’a rien en effet d’un événement anodin, puisqu’elle « relance le débat sur le caractère potentiellement eugénique du DPI, exactement vingt ans après ma première alarme».
Pour Jacques Testart, les non-dits doivent être dévoilés : nous ne pouvons accepter, sans réagir, de telles libertés prises par les praticiens face à la législation en vigueur. Catherine Camby, directrice générale de l’Agence de médecine n’a-t-elle pas estimé, dans les colonnes du même quotidien, quelques jours auparavant (« Controverse autour du diagnostic préimplantatoire, Jean-Yves Nau, 27 septembre 2006), que l’initiative des médecins et généticiens de Strasbourg était « contraire aux dispositions législatives en vigueur » ? Nous ne pouvons donc pas, par décence pour l’équilibre politique et social de notre pays, laisser pleine et entière décision à ce « colloque praticiens-patients ». Une telle évolution des pratiques et du droit qui les tolérerait, aggraverait ainsi le risque d'un glissement progressif vers l'exigence de « l'enfant parfait ». La solution se situerait ainsi dans l’imposition de « limites qui, sans prétendre qualifier la gravité d'une pathologie, éviteraient la mise en œuvre de cette utopie. Déjà esquissée par Jacques Testart, en 2000, elle prendrait la forme d’une réduction définitive, inscrite dans la loi, de l’usage du DPI à « l'établissement du caryotype (nombre et structure des chromosomes) et à la recherche d'un seul variant (gène) pathologique pour l'ensemble des embryons présents chez un même couple ».
La proposition de Jacques Testart, qui apparaît pourtant ne serait-ce que raisonnable sinon évidente à tous ceux qui ne veulent pas que notre société sombre dans les limbes de la dictature de la perfection n’a pas reçu l’écho qu’elle méritait. « L’indifférence, voire l’hostilité » rencontrée ne peut que nous faire craindre pour l’avenir de notre société, acculée, non pas à la régression à l’état de ces contrées beaucoup moins civilisées que les nôtres où avortements sélectifs et infanticide des filles sont monnaie courante mais bien à une situation où il ne sera plus question de ménager la « détresse » et l’ « angoisse » de personnes obligées, par un hasard malheureux de la nature, de recourir à la technicisation de leur reproduction. Nos progrès scientifiques nous permettront alors de « tuer l'embryon dans l'éprouvette » au lieu de « la petite fille à la naissance ». Sans s’abîmer dans les cauchemars les plus fous mais en ajustant simplement notre imagination à la réalité d’un libéralisme insatiable où les règles élémentaires de respect de la vie sont bafouées, Jacques Testart nous donne à voir un avenir dangereusement possible. Puisque les prédispositions génétiques permettant le recours au DPI sont « potentiellement infinies » on ne pourrait qu’assister, impuissant, au « formatage d’un Homo geneticus universel ».
Cessons ici l’ironie : non, nous partageons pas les vues de Jacques Testart. Plus encore, elles nous semblent révélatrices de l’impasse argumentative où se trouve, à l’heure actuelle, une majorité des penseurs français. En effet, une opinion communément admise (voir par exemple le récent ouvrage publié aux PUF par Jean Gayon, L’Eternel retour de l’eugénisme) voudrait que les changements, rendus possibles par l’extraordinaire avancée des sciences, dans nos représentations concernant les rapports familiaux, la procréation, voire la sexualité - bref, à tous ces domaines où se joueraient les spécificités les plus intimes et les plus précieuses de notre humanité - ne pourraient s’analyser qu’à la lumière du chaos social : une dictature à la Meilleur des mondes ou à Bienvenue à Gattaca pour les plus imaginatifs, un retour pur et simple à la barbarie nazie pour les autres. Nous nommons impasse argumentative la posture selon laquelle le changement social ne peut être pensé en dehors d’une référence historique autoritaire et où la vivacité d’esprit qui a longtemps été l’apanage de nos intellectuels, encore réputés avec raison dans le monde entier, laisse peu à peu sa place à un conservatisme obligatoire, hygiénique, pour le bien de tous...
Nous ne nions pas le fait que les progrès scientifiques ainsi que les avancées en matière de technique médicale auront des répercussions importantes sur nos représentations collectives. Il est en effet probable que ces changements et ces transitions vers une humanité en devenir ne se fassent pas totalement sans heurts. Mais nous estimons qu’il est vain, et quelque peu insensé, de vouloir ériger des barrières législatives à ces découvertes et avancées par simple souci de précaution. Cela nous paraît à peu près aussi absurde que de penser qu’il aurait été possible d’interdire la révolution industrielle pour préserver les campagnes du fléau de l’exode rural. Et dans le cas précis qui nous occupe, en quoi est-il précautionneux de laisser venir au monde un enfant porteur d’une susceptibilité au cancer ? Par choix philosophique, nous en tenons pour une vison du futur affirmative et émancipatrice plutôt que négative et conservatrice. Les futurs appelés de leurs vœux par des personnalités comme Jacques Testart, où l’État devrait restreindre le champ d’activité de la science, sous couvert du souci tout humaniste de la liberté de chacun de ne pas se voir contraindre par un formatage génétique universalisé, ne libèrent en fait personne. Ils ne font que créer plus d’oppression et de contraintes en grossissant encore un appareil législatif et réglementaire déjà amphigourique. Et surtout, ces bornes législatives n’ont comme réel fondement que des postures affectives et morales singulières, parfois héritées de représentations religieuses, niant le pluralisme croissant des valeurs et la neutralité nécessaire de l’Etat à l’oeuvre dans l’approfondissement du processus démocratique.
En faisant apparaître la variabilité d’une nature humaine que nous croyions immuable, la science nous fait entrevoir des possibles que nous n’avions encore jamais imaginés et donc un avenir que nous ne pouvons totalement prévoir. Si les lois de bioéthique telles qu’elles ont été votées et révisées depuis 1994 ne correspondent plus à la réalité de la pratique et des demandes de recours au DPI - comme elles semblent déjà caduques sur d’autres points (recherche sur les cellules souches par exemple) -, nous souhaitons leur abrogation pure et simple. Comme le fait pourtant remarquer Jacques Testart « nul ne peut décider pour tout le monde », la législation se doit de s’adapter aux réalités de la science et à la pluralité des appréciations morales, philosophiques, voire religieuses ou esthétiques sur ses répercussions sociales comme individuelles. L’État français se doit d’affirmer sa neutralité sur ces sujets. Les risques que soulève Jacques Testart d’un élargissement du DPI à la recherche de prédispositions génétiques pathologiques ne sont-ils pas simplement inconsidérés ? L’Espagne, la Grande Bretagne où la Grèce, pays mentionnés comme ayant accepté depuis plus de dix ans cet usage du DPI sont-ils revenus aux temps de Franco, Cromwell ou de la dictature des colonels ?
Plus loin, il nous semble important de voir la valeur des progrès scientifiques en général et biotechnologiques en particulier en ce qu’ils rendent pensable la science en dehors de toute intention morale globalisante. Car la marche de la science n’est pas la course à l’uniformité ni au formatage. Au contraire, elle nous donne une image tous les jours plus fine de l’humanité, s’éloigne d’une certaine dictature statistique de la majorité sur les minorités, révèle l’étonnante variabilité individuelle. En nous faisant voir notre propre condition humaine comme une somme d’individualités, jamais tout à fait les mêmes ni complètement différentes, la science nous montre qu’il est possible, voire nécessaire de la penser en dehors de la canalisation législative - apolitiquement en quelque sorte.
